Anne Nguyen

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PROMENADE OBLIGATOIRE, création 2012, reprise 2026
Compagnie par Terre / Anne Nguyen

Entretien audio du 17.03.2026 

Anne Nguyen, chorégraphe, Compagnie par Terre
Toma Péronnet, plateforme danse danza tanz! 

L’entretien se concentre sur la question de la reprise, les motivations de la décision et la différence du travail à mener par rapport à la création d’une pièce nouvelle.

Pourquoi considères-tu cette pièce comme « emblématique » de ton travail?

J’ai monté la Compagnie par Terre en 2005. J’ai commencé par un solo de break, Racine Carrée, puis créé plusieurs spectacles avec des danses urbaines différentes : un spectacle de locking, Keep it funky !, un autre qui mettait en scène break et popping côte à côte, puis un duo de break, Yonder Woman. Mon cinquième spectacle était PROMENADE OBLIGATOIRE, en 2012. C’est le premier spectacle que j’ai monté uniquement avec du popping, et ma première pièce pour huit danseurs. Elle a beaucoup tourné et a eu un beau succès à l’international. Beaucoup ont découvert mon travail à travers cette pièce et ont été marqués par ce spectacle. 


©Thomas Bohl

J’ai fait des études scientifiques, en physique et maths. PROMENADE OBLIGATOIRE est une pièce qui en est fortement influencée. Pour la créer, j’ai utilisé la notion de rigueur scientifique en écrivant des partitions décrivant le travail de l’espace et du temps, dans l’idée d’un système où l’énergie est conservée. En quelque sorte, cette pièce représente ma manière fondamentale de chorégraphier.

PROMENADE OBLIGATOIRE est chorégraphié comme un flux incessant dans le sens de la flèche du temps, contre lequel l’être humain ne peut pas lutter, mais duquel il cherche à s’émanciper. Au niveau micorscopique, c’est une réaction chimique en cascade, avec des molécules qui se transforment, s’agrègent, se désagrègent… La titre de la pièce est inspiré du livre de 1920 « Nous autres » par Evgueni Zamiatine, qui a inspiré le célèbre « 1984 » de Georges Orwell. C’est une dystopie – une utopie négative, dans laquelle les êtres humains vivent dans une société idéale : des immeubles transparents, une journée chronométrée du lever au coucher, incluant la PROMENADE OBLIGATOIRE, le moment de détente. C’est une marche en rang quatre par quatre, où l’on déambule en se donnant la main sur les rythmes produits par l’usine musicale. L’esthétique du spectacle s’inspire de ce monde cristallin, avec un tapis de danse blanc, des ombres et des nuances de lumières bleutées.

C’est un monde mécanique dirigé par la rationalité, qui offre une vision de ce que pourrait être l’idéal du progrès. L’être humain cherche à s’y émanciper de la nature. Cette idée a un lien fort avec le hip-hop, et surtout le popping, une danse où le corps est traversé d’énergies robotiques, où l’on décompose le mouvement, où l’on transgresse les vitesses normales du corps. La pièce est pensée pour mettre en avant l’énergie et l’univers du popping : une humanité imprégnée de l’idée du progrès, exerçant la rationalité dans le rapport au corps et une approche maîtrisée du temps. La création musicale reflète une atmosphère industrielle et repose sur l’idée du métronome, sur une mesure dysfonctionnelle du temps.


©Pierre Borasci

Comment t’est venue l’idée de reprendre cette pièce ?

Créer me permet de me projeter. J’essaie toujours de créer des œuvres qui soient en lien avec les problématiques politiques, sociales ou philosophiques du temps. Reprendre une pièce ne m’apporte pas les mêmes challenges, mais dans le contexte culturel actuel, la question de la reprise de répertoire s’est imposée à moi pour des raisons pragmatiques et financières. Depuis sa création en 2012, je rencontre souvent des personnes qui me disent qu’ils ont été marqués par PROMENADE OBLIGATOIRE : j’ai donc décidé de la remettre au plateau.

Le fait que tu fasses une reprise n’est-elle pas un problème pour tes soutiens?

Dans le cahier des charges des institutions qui me soutiennent, comme le Ministère de la Culture, s’il est demandé aux artistes de créer un certain nombre de pièces pendant la durée du soutien, les reprises de répertoires sont acceptées. Je trouve que c’est une bonne chose, car la notion de répertoire est intéressante. Par exemple, je suis contente d’avoir pu voir « May B » de Maguy Marin ou « Fase » d’Anne Teresa De Keersmaeker, des années après leur création. C’est l’idée de donner à voir une œuvre qui a été marquante dans un parcours et dans l’histoire de l’écriture de la danse au plateau. 

Y a-t-il une idée sous-jacente de ce que devrait ou pourrait être une reprise ?

Cette pièce est très millimétrée : j’ai créé des partitions, j’ai écrit un storyboard, qui me seront utiles pour la reprise. C’est aussi parce que cette pièce est très abstraite et mathématique que j’ai choisi de la reprendre. Si j’avais choisi une pièce où tout était basé sur les interprètes et leurs personnages qu’ils incarnent, la reprise aurait pu donner quelques chose de tellement différent qu’on pourrait s’interroger sur la pertinence de ne pas plutôt créer nouvelle pièce. Ceci dit, les interprètes auront de la place pour s’exprimer : comme c’est le cas dans chacune de mes pièces, il y a beaucoup d’improvisation sous contraintes. Je pense qu’il sera intéressant pour ceux qui ont vu la pièce originale de la redécouvrir avec de nouveaux interprètes. Ils pourront voir l’évolution de la danse popping, une quinzaine d’années après la création originale, et des incarnations différentes du concept par les nouveaux interprètes. 

J’ai déjà fait plusieurs reprises de rôle dans des pièces existantes. Parfois, une fille peut reprendre le rôle d’un garçon, ou bien un danseur de Krump celui d’un breakeur. Le changement est toujours intéressant, et peut faire partie du propos. Pour la reprise de PROMENADE OBLIGATOIRE, le but n’est pas d’amener le changement, mais d’incarner dans la danse sans changer le propos. C’est d’ailleurs l’avantage d’une pièce où tous les danseurs pratiquent la même technique, ici le popping.


©Philippe Gramard

Est ce qu’il y a une référence par rapport à la culture hip hop pour toi, à l’héritage?

Je ne me place pas forcément dans ce référentiel-là. Mais je pense qu’il peut être bénéfique, dans l’idée du répertoire, d’avoir des points d’appui dans l’histoire de l’écriture de la danse hip-hop au plateau. Pour moi, cette pièce est incontournable dans mon répertoire. En ce qui concerne la notion d’héritage, je l’aborde dans d’autres pièces, comme Matière(s) première(s), que j’ai créé en 2023, ou [Superstrat[, créé en 2025 : ces deux spectacles font le lien entre danses traditionnelles africaines et danses afro-descendantes, comme les différentes danses hip-hop issues du continent américain.

Comment se passe le recrutement des nouveaux interprètes ?

Dans l‘idée d’héritage, il y a la notion de continuité, de faire vivre les choses. Dans la plupart de mes pièces, plusieurs générations se mélangent au plateau, et ce sera le cas aussi pour cette reprise. Je suis en train de finaliser le casting et j‘en suis très contente. À la base, il y avait six femmes et deux hommes. Là, a priori, il y aura trois femmes et cinq hommes. J’aurais aimé qu’il y ait plus de femmes, mais c’est comme ça. J’aime beaucoup les danseurs autodidactes et il beaucoup de filles se sont formées dans des écoles, ce sont des profils qui me touchent moins. 


Matière(s) première(s) – ©Patrick Berger

[Superstrat[ – ©Patrick Berger

Comment est prévu le processus de la reprise ?

On va essayer d’être efficaces, faute de moyens. Il y a les vidéos, tout le storyboard que j’ai écrit avec les indications d’espace, de timings, d’entrées et sorties, etc. L’un des danseurs, qui a été dans la distribution à un moment, pourra transmettre un peu de matière. Chaque interprète aura un rôle précis à reprendre car tout est millimétré pour donner l’illusion d’un flux constant. Il y a toute une stratégie de déplacements : une personne sort au moment où l’autre rentre, etc. Si je change la moindre chose, je pourrais me retrouver avec un vide sur scène ou des problèmes de timing. En revanche, dans la danse, je laisserai un maximum de liberté aux danseurs pour qu’ils puissent s’amuser tout en respectant les différentes contraintes imposées, c’est-à-dire l’espace et le temps, le type de gestuelle, les changements de vitesse, le propos amené par chaque technique…

Et tu reprends donc la musique originale de Benjamin Magnin telle quelle?

Oui, telle qu’elle est. Elle fonctionne parfaitement. Je travaille beaucoup avec les musiciens pour créer les musiques originales des spectacles : avant, pendant la création, et aussi au dernier moment, où tout doit être en accord. Je donne des inspirations : des influences musicales, des intentions, des univers… Le compositeur propose, me pose des questions, comme par exemple le type d’instruments à utiliser, le choix d’utiliser la mélodie ou pas, dans quelle intention… Ensuite, je teste les morceaux avec les danseurs, puis je continue les aller-retours avec le compositeur. Avec PROMENADE OBLIGATOIRE ce qui est très complexe, c’est que tout est millimétré selon les entrées et sorties incessantes des danseurs. J’ai dû chronométrer les danseurs sur scène pour savoir combien de temps devait durer telle ou telle musique, etc. A l’époque, comme je n’avais pas beaucoup de moyens, je n’ai pas eu beaucoup de temps de répétitions sur un plateau, et c’est seulement vers la fin du processus de création que j’ai pu me rendre compte de combien de temps duraient les différents tableaux. On a donc dû rallonger ou raccourcir des musiques au dernier moment. La création d’une musique originale est toujours un travail d’interaction constant, très exigeant à la fois pour le musicien et pour les danseurs. 

Peux-tu expliquer les enjeux de cette reprise pour toi, pour ta compagnie, pour les artistes ?


©Philippe Gramard

Le premier enjeu, c’est que les gens qui ont aimé PROMENADE OBLIGATOIRE apprécient la reprise ; qu’ils retrouvent ce qu’ils avaient aimé et qu’on arrive à donner une nouvelle touche qui les fasse apprécier à nouveau cette pièce. Ensuite, pour les danseurs, comme dans toutes mes pièces, l’enjeu pour moi est qu’ils arrivent à se mettre en avant, à s’épanouir et à développer un maximum de vocabulaire dans leur répertoire, qu’ils s’amusent, qu’il y ait un esprit d’équipe et de belles connexions entre eux. Avec la version originale de PROMENADE OBLIGATOIRE, des danseurs ont créé leur propre groupe après s’être rencontrés dans la pièce. J’espère que cette reprise sera aussi le moteur de nouvelles connexions. Je me souviens très bien de la fois où j’ai vu la pièce pour la dernière fois : je n’étais pas sûre que ce serait la dernière fois, parce que parfois, tu ne sais pas si un théâtre va te demander de reprendre la pièce ou pas, mais je me rappelle très bien m’être dit : « ah là là, quelle tristesse, j’aimerais que cette pièce tourne toujours… » et bien là, je serais heureuse de la revoir !

Et pour finir, est-ce que qu’il y a des enjeux pour la culture hip hop en général ? 

Cela reprend la notion de répertoire et de pièces références. Je viens du break et des battles de break, et j’ai fait pas mal d’auditions où on recherchait surtout des danseurs hybrides, parce qu’à l’époque c’étaient souvent des chorégraphes contemporains, circassiens ou plasticiens qui mettaient en scène des danseurs hip hop, et ils recherchaient souvent l’hybridation pour que les vocabulaires se rapprochent. Lorsque j’ai créé la Compagnie par Terre en 2005, mon intention était de montrer qu’avec une seule danse, et avec ce qu’on sait déjà faire, on peut développer un propos, incarner des intentions, et que déjà dans chacune des danses il y a tout ; qu’on n’a pas besoin d’aller puiser dans des gestuelles extérieures pour incarner un être humain à part entière, qui s’exprime avec un vocabulaire riche et complexe. Avec PROMENADE OBLIGATOIRE, je veux ré-appuyer ce point et montrer une pièce 100% popping, qui offre un propos universel sur l’être humain et sur le monde tout en faisant ressortir l‘essence de ce qu’est le popping. Je veux offrir au spectateur une lecture dramaturgique des intentions et du vaste univers du popping, cette danse électrique, contemporaine, influencée par le mécanique et l’industriel mais aussi par l’héritage des danses afro-descendantes et leur rondeur, leur ancestralité primordiale, une danse qui accorde à sa manière la tradition à la modernité.

Merci chère Anne, pour ce moment d’échange autour du thème de la reprise
et du travail de la Compagnie par Terre. Je me réjouis tout particulièrement d’avoir enfin l’opportunité de découvrir PROMENADE OBLIGATOIRE et qui sait, peut-être en Suisse !

Merci pour cet entretien cher Toma, et au plaisir de te voir dans le public pour la reprise de PROMENADE OBLIGATOIRE !

Interview et transcription : Toma Péronnet, Zurich
Rédaction finale : Anne Nguyen, Paris